À Toulouse, la possibilité d’une mairie LFI fait peur à l’industrie

Toulouse
Le Capitole, mairie de Toulouse. Crédit : CC - Benh Lieu Song.
Le résultat du premier tour des municipales à Toulouse, qui a placé LFI devant le candidat socialiste, a déclenché une crainte dans l’agglomération de la « ville rose ». La fusion des deux listes et le partage des postes à venir inquiète.

Le sujet dépasse la seule ville de Toulouse. Il est si sensible que les représentant nationaux se sont fait entendre. Pierre Gattaz, ancien président du Medef, a fait un post LinkedIn accompagné d’une image IA de mauvais goût (un A320 écrasé devant le pont Saint-Pierre) appelant à éviter « le crash aérien ». Manuel Valls a parlé de déshonneur. En coulisse, le secteur économique s’inquiète de voir le bastion de l’industrie économique – le plus gros contributeur à la balance commerciale française, et un des rares secteurs à tirer l’économie française vers le haut – passer dans les mains des amis de Jean-Luc Mélenchon.

Pour la première fois de son histoire, la fédération des entreprises de Haute-Garonne CPME31 a clairement appelé à voter pour Jean-Luc Moudenc : « Les entreprises ne doivent pas être les victimes d’un compromis électoral. […] la CPME 31 a transmis à l’ensemble des listes candidates un recueil de 91 propositions […] en faveur des entreprises, notamment des TPE et des PME. À l’issue du premier tour, la seule liste signataire de cette charte en mesure d’être élue est celle de Jean-Luc Moudenc. C’est pourquoi le Conseil d’Administration de la CPME 31, à l’unanimité, s’engage et appelle ses adhérents, dirigeants et leurs salariés à voter pour la liste de Jean-Luc Moudenc », a expliqué la CPME dans un communiqué diffusé le 17 mars.

Au soir du premier tour des municipales, le maire sortant divers droite de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, était certes en tête avec 37 % des voix. Mais ses concurrents de gauche étaient paradoxalement mieux placés que lui, même si leur ordre d’arrivée a surpris. Le socialiste François Briançon n’est arrivé que 3e (25 % des voix), et c’est le jeune François Piquemal, 41 ans, député LFI et soutenu par l’extrême-gauche NPA, qui est arrivé sur la deuxième marche du podium avec 27 % des voix. Le soir même, les deux concurrents se retrouvaient, et annonçaient dès le lundi 9 h une fusion de leurs listes. À François Piquemal, la mairie, à François Briançon la métropole, telle est le partage désormais acté entre les nouveaux alliés.

Jean-Luc Moudenc
Jean-Luc Moudenc. Crédit : Site de campagne.

Un rapprochement qui ne plaît pas à tous

Cette alliance de la gauche a fait bondir à Toulouse, où plusieurs colistiers PS de François Briançon ont aussitôt quitté la liste, dénonçant une alliance contre-nature avec le parti de Jean-Luc Mélenchon.

Le programme de François Piquemal, s’il a séduit presque un tiers de électeurs, est en effet aussi source d’interrogation et d’inquiétude. Pourtant, François Briançon et François Piquemal revendiquent désormais un programme « commun à 95 % ». Le seul point d’achoppement est la construction de la LGV entre Bordeaux et Toulouse : Piquemal est contre, Briançon est pour. Mais les deux nouveaux alliés se sont mis d’accord pour un processus de décision, une fois qu’ils auront pris en main les pouvoirs locaux.

Dans les faits, le programme de François Piquemal semble coûteux pour la ville. Né à Besançon et arrivé à Toulouse pour ses études au Mirail, il a fait ses premières armes dans le syndicalisme étudiant avant de devenir l’intransigeant porte-parole de l’association Droit au Logement (DAL). C’est en 2014 qu’il est approché par les écologistes, avant de participer à un processus de primaires pour le groupe de rassemblement de gauche Archipel citoyen, qui a déjà failli emporter la mairie en 2020. Au programme à cette époque : la limitation des vols intérieurs Paris-Toulouse, la fin des vols de nuits, la décroissance du secteur aéronautique. La fin de la navette Air-France, le départ de la base d’easyJet et le vote de la LGV ont donné raison à ce programme, malgré la défaite de la gauche d’un cheveu en mai 2020.

Toulouse
François Piquemal, candidat LFI en mesure de prendre la mairie de Toulouse. Crédit : Site de campagne.

Désormais François Piquemal prône la gratuité des transports pour les moins de 26 ans, fustige les suppressions de postes annoncées dans le spatial (avec la fusion Bromo), veut lancer un grand plan de rénovation urbaine, un encadrement des loyers. Cela laisse présager un alourdissement de la fiscalité locale pour les particuliers et les entreprises, et donc une baisse notable de l’attractivité de la ville.

Le risque d’une perte d’attractivité de Toulouse

Ce que craint également le secteur aéronautique et spatial, c’est l’hostilité de la mairie et de l’agglomération face à ses nouveaux projets de développement. Certaines entreprises ont suspendu leur campagne de recrutement entre les deux tours des municipales. La vision écologiste du foncier défendu par François Piquemal pourrait signifier que Airbus et ses fournisseurs ne pourraient plus s’étendre en périphérie. Airbus pourrait alors privilégier son site de Hambourg pour produire son futur moyen-courrier, au détriment de Toulouse. Les entreprises étrangères, notamment dans le spatial, attirées ces dernières années par la marie et l’équipe de « Invest in Toulouse », pourraient aussi décider de s’implanter ailleurs.

Il faut néanmoins rester mesuré : la plupart des grands groupes installés dans l’agglomération ne le sont pas sur la commune de Toulouse même. Airbus et l’aéroport sont à Blagnac, Safran est aussi à Colomiers, et les villes de Labège, Saint-Martin-du Touch, Cugnaux (avec l’aéroport de Francazal) accueillent la plupart des sièges de ces entreprises. Même si François Briançon était redevable à la LFI de lui offrir le siège de président de la métropole, il aura à négocier avec ces grands groupes qui représentent des dizaines de milliers d’emplois. La construction de la troisième ligne du métro – qui relie l’essentiel des sites industriels d’Airbus – ne sera pas arrêtée avec un changement de tête à la mairie.

Toulouse Delga
Carole Delga (3e à dr.) avec Guillaume Faury (au centre) à l’inauguration de la chaîne A321neo chez Airbus en juillet 2023. Crédit : H. Goussé – Master Films – Airbus.

Et les deux colistiers auront aussi une adversaire à la Région : Carole Delga, pourtant socialiste, s’est opposée à la fusion de la liste PS avec celle de LFI. Défenseuse de l’industrie occitane, elle met en avant le besoin d’une ligne de RER locale dans la métropole et en même temps le soutien à l’aéronautique. Ses relations sont bonnes avec les grands patrons et les investisseurs et elle ne partage pas les vues de François Piquemal sur l’industrie et la LGV.

À Toulouse même, la fusion des listes a déconcerté une partie des électeurs PS qui refusent cette alliance. D’un strict point de vue comptable, PS et LFI devançaient de 24 000 voix Jean-Luc Moudenc au premier tour. En l’absence de réserves de voix à droite (le RN a fait 6 %), le maire sortant peut surtout espérer que les 43 % d’abstentionnistes du premier tour et les socialistes anti-LFI se tournent vers lui. Le score pourrait être très serré dimanche 22 mars au Capitole.

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