Les pilotes du SNPL ne veulent pas voler seuls

Pilotes
N'y a-t-il qu'un seul pilote dans l'avion ? Crédit : SNPL.
La question du nombre de pilotes dans le cockpit inquiète les pilotes français, alors que les industriels s’y intéressent. Aux États-Unis, les militaires ont même commencé des expérimentations.

Les pilotes s’inquiètent des projets de pilote unique dans le cockpit. Le Syndicat national des pilotes de ligne (SNPL) a « lancé l’alerte » quelques jours avant le salon aéronautique du Bourget en dénonçant « une espèce de rêve fou d’ingénieurs de créer l’ordinateur parfait qui pourrait venir remplacer un pilote humain ». Pour le syndicat, qui fédère les trois quarts des pilotes français, « mettre fin à la règle de « deux pilotes au commandes » pour imaginer un concept reposant sur le « pilote unique » est une solution bancale et dangereuse à un problème qui n’existe pas ! »

« Nous sommes convaincus que l’ordinateur ou quelque intelligence artificielle que ce soit est totalement incapable de gérer l’imprévisible ou le hautement improbable », a estimé Karine Gély, la présidente du SNPL et commandant de bord sur Airbus A330 et A350, lors d’une conférence de presse en ligne. Avec deux pilotes dans le cockpit, « on est capable d’élaborer des plans d’action, des stratégies de vol, […] on est beaucoup plus forts et beaucoup plus performants en équipage à deux que si on était tout seul aux commandes », a-t-elle poursuivi en rappelant que « toute la sécurité dans les avions repose aujourd’hui sur la redondance ».

« Il semble totalement incroyable et irrationnel de vouloir passer de deux pilotes à un pilote. On supprimerait la redondance et l’expertise ? C’est contre la sécurité des vols », a-t-elle martelé.

Timides explorations du sujet par Airbus

Aucun projet concret n’a été annoncé à ce jour, mais Airbus a développé un démonstrateur baptisé DragonFly destiné à développer des technologies d’assistance pour alléger le travail des pilotes et notamment d’automatiser le déroutement d’un avion puis son atterrissage en toute sécurité en cas d’incapacité des pilotes. Le géant européen et DragonFly ont été cités par les pilotes du SNPL lors de leur conférence de presse car il est clair que cette capacité de DragonFly pourrait constituer la brique incontournable pour garantir la sécurité des vols avec un pilote unique.

DragonFly
L’A350 MSN59 a été modifié pour accueillir le démonstrateur DragonFly. Crédit : H. Goussé – Master films – Airbus.

En 2021, le géant européen a également mené un projet baptisé « Connect » avec Cathay Pacific. Celui-ci vise à permettre la présence d’un seul pilote dans le cockpit durant les phases les moins actives des vols long-courriers. Mais ce projet vise à améliorer la gestion de la fatigue des équipages et maintient la présence d’au moins deux pilotes à bord, fait valoir Airbus.

« On est tout à fait satisfait de la technologie et des automatismes, ce qui nous facilite la vie tous les jours et qui augmente la sécurité », a estimé pour sa part Fanny Aronssohn, officier pilote de ligne sur Boeing 777. « Mais les automatismes et la technologie embarquée ne sont que complémentaires de l’humain, cela ne peut pas remplacer l’humain ».

Aujourd’hui, les tâches lors d’un vol sont réparties entre le « Pilot Flying », celui qui est aux commandes, et le « Pilot Monitoring », qui surveille les paramètres du vol, avec comme fondement éprouvé de la sécurité aérienne le principe de vérification mutuelle, le « cross-check » par lequel chaque pilote vérifie toujours ce que fait l’autre afin de partager une même stratégie du vol et de corriger d’éventuelles erreurs ou des dysfonctionnements des automatismes embarqués.

« Ce qui nous pose problème dans le concept d’Airbus de vouloir supprimer un pilote aux commandes, c’est que du coup, on perd toute cette notion de cross-check puisqu’on ne peut plus avoir cette fonction entre deux pilotes », a estimé Fanny Aronssohn. « Quand on a deux pilotes aux commandes, ça ne double pas simplement la compétence, ça la démultiplie ».

L’avis de l’EASA et des Français

L’Agence européenne de sécurité aérienne (EASA) estime que le « single pilot operation » (SPO) ne verra pas le jour avant 2030 mais elle n’exclut par d’autoriser dès 2027 l’« extended minimum-crew operations » (eMCO), c’est-à-dire le vol avec deux pilotes dont un seul est aux commandes lors de la phase de croisière sur les appareils long-courriers les plus modernes, pendant que l’autre prend du repos.

Pilotes
American Airlines fait partie des compagnies touchées par la pénurie de pilotes. Crédit : B. Wade – American Airlines.

De son côté, l’OACI (Organisation de l’aviation civile internationale) a été saisie par une quarantaine de pays, dont ceux de l’Union européenne, pour « explorer la faisabilité technique des opérations en équipage minimum étendu (eMCO) et, à un stade ultérieur, des opérations à pilote unique (SiPO) ». 

Mais l’étude de sécurité sur la suppression d’un pilote à bord réalisée par l’EASA a été menée sans expert en aéro-médecine ou de la fatigue, « malgré la demande répétée » du syndicat européen des pilotes de ligne, a fait valoir Fanny Aronssohn. « Sur un concept qui justement va complètement remettre en cause la gestion de la fatigue et le repos à bord, ça pose question », a-t-elle estimé.

Dernier argument mis en avant par le SNPL : quel peut être le bénéfice économique du pilote unique ? Un sondage commandé par le syndicat fait ressortir que 70 % des personnes interrogées en France sont confiantes aujourd’hui lorsqu’ils montent à bord d’un avion, mais ce chiffre tombe à 17 % dans le cas où l’intelligence artificielle venait à remplacer un des pilotes.

Avec comme conséquence immédiate que 57 % des personnes interrogées indiquent qu’elles ne réserveraient pas sur un avion si elles apprenaient que l’intelligence artificielle remplaçait un des pilotes, 26 % hésiteraient tandis que seuls 16 % effectueraient cette réservation.

« La suite immédiate, c’est que l’engagement à voyager va chuter et donc les compagnies aériennes seraient économiquement sanctionnées », a fait valoir Antoine Godier, commandant de bord sur Airbus A320. Le sondage a été réalisé auprès d’un échantillon de 1 002 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, interrogés via Internet du 10 au 11 mai 2023.

Pour contourner la barrière psychologique, les partisans du pilote unique envisagent de le réserver aux avions de transport de fret aérien dans un premier temps, afin non seulement de l’éprouver mais aussi de le faire accepter par le grand public. Mais la sécurité aérienne, pierre angulaire du transport aérien, est aussi un facteur psychologique par nature difficile à maîtriser.

Interrogé sur le sujet, le directeur général de l’Association internationale du transport aérien (Iata), ne cesse de dire qu’il ne croit pas au pilote unique, du moins avant des décennies. « Honnêtement, je ne vois pas cela se produire de mon vivant », a déclaré Willie Walsh, 61 ans, lors d’une conférence de presse en marge du congrès de l’Iata à Istanbul. Il rappelle que les appareils actuellement en service ou en commande, et qui resteront en service pendant 20 ou 25 ans, ne sont pas équipés pour fonctionner avec un seul pilote.

Pilotes KC-46
Un KC-46 et un F-16. Crédit : Boeing.

L'US Air Force s'y intéresse, par manque de pilotes

Une approche similaire a été explorée par l’US Air Force pour le pilotage des avions ravitailleurs KC-46A Pegasus, basés sur une cellule de 767. Pour l’US Air Force, la vulnérabilité des avions ravitailleurs en opérations est un argument en faveur de cette stratégie, afin de risquer la vie de moins de ses pilotes.

Deux vols d’essais ont été réalisés en octobre dernier par Air Mobility Command (AMC), avec un observateur dans le siège du co-pilote. Le second vol comportait une phase de ravitaillement en vol simulée. Cette configuration permettrait de gagner en souplesse, surtout lors d’opérations nécessitant des vols de longue durée alors que l’US Air Force est confrontée à un déficit chronique de pilotes. « Je ne pense pas que les pilotes de chasse soient les seuls à avoir le droit de piloter un avion en solo », avait alors déclaré publiquement le général Michael A. Minihan, à la tête de l’AMC.

Le concept pourrait même être étendu à d’autres avions de l’AMC, dont les C-130J Super Hercules sur lesquels un algorithme d’intelligence artificielle, le « Merlin Pilot », pourrait être amené à remplacer le copilote.

Si cette technologie était démontrée avec succès par les militaires, elle pourrait inspirer le transport civil aux États-Unis, où la pénurie de pilotes se fait bien plus cruellement sentir qu’en Europe depuis la crise du Covid-19.

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