À quelques mois de son départ de l’Élysée, le président Emmanuel Macron a souhaité convier un grand sommet international sur le spatial. Cette grand-messe devait être l’occasion de rappeler quelques idées et principes simples : aujourd’hui, les technologies spatiales sont omniprésentes dans nos vies, la compréhension de notre environnement et de ses évolutions passe aussi par l’espace, or les ressources spatiales ne sont pas aussi illimitées qu’on avait coutume de l’imaginer et il faut éviter que quelques-uns, trahissant l’esprit du traité de 1967, ne se les accaparent, pour en faire un outil de domination. Le problème est que ce constat – qui n’a rien de nouveau – arrive bien trop tard. La prédation a déjà commencé et elle est en bonne voie.
En 2019, nous tiquions lorsqu’à l’ouverture du Congrès d’astronautique de Washington, Mike Pence, vice-président de Donald Trump, nous expliquait en substance que le Système solaire était américain mais que les autres « nations aimant la liberté » y seraient bien accueillies. Sept ans plus tard, ce même Donald Trump affirme sans sourciller que « la Lune est à nous ! [aux États-Unis] ».
Dans le même temps, l’occupation de l’orbite basse est en bonne voie. Plus de 11 000 satellites Starlink gravitent au-dessus de nos têtes. Un seul homme, détenteur de plus de 80 % des droits de vote dans la société qui les exploite, possède ainsi les deux tiers des objets actifs sur orbite. Donald Trump parle de multiplier les lancements pour atteindre les mille par an. Elon Musk vise dix fois plus et parle de lancer une constellation d’un million de satellites, soit un million de tonnes par an. S’il venait à se concrétiser, son projet aurait de quoi rendre certaines des orbites les plus courues – les orbites héliosynchrones « crépusculaires », qui ne passent jamais dans l’ombre de la Terre – tout simplement inaccessibles aux autres utilisateurs, notamment pour l’observation de la Terre.
Pas étonnant que Donald Trump ait demandé aux grands noms de ce spatial américain conquérant – SpaceX et Blue Origin – de ne pas se rendre à Paris.

Le premier astronaute grec volera avec Vast
La société américaine Vast poursuit la constitution de l’équipage de sa mission Vast-PAM1 à destination de la Station spatiale internationale l’an prochain. Après avoir signé des accords avec Paris et Prague pour intégrer les pilotes Thomas Pesquet et Aleš Svoboda, elle a signé avec Athènes pour faire voler le premier astronaute grec, le médecin Adrianos Golemis, pré-sélectionné par l’ESA en 2022. Une place reste à pourvoir sur ce vol.
Ambassadeurs ambigus
Que restait-il donc à défendre sous les coupoles du Grand palais ? Deux idées fortes ont été mises à l’honneur, hélas maladroitement : la souveraineté, afin de continuer à exister face aux géants américains, mais aussi aux volontés expansionnistes de la Chine, et l’innovation, illustrée par le succès des start-up françaises, nourries par le plan France 2030.
Le choix des « ambassadeurs » de ce sommet a nourri quelques rancœurs au sein du secteur. L’astronaute Thomas Pesquet, dont le deuxième vol a été effectué sur une capsule de SpaceX et qui s’apprête à retourner dans l’espace par le même moyen pour une mission controversée avec la société américaine Vast, illustre bien l’absence de souveraineté européenne dans le domaine des vols habités. Les partisans d’un programme européen déplorent cette dépendance, tandis que les adversaires du vol habité déplorent ce qu’ils considèrent comme une gabegie, au moment où l’on demande au Cnes de faire 330 M€ d’économies sur trois ans, et cela même si cette mission n’est pas financée par le Cnes, mais grâce à un montage faisant appel à des fonds de France 2030 et à un tarif très préférentiel de Vast, qui préfère vendre ses places à vil prix plutôt que d’avoir à payer des astronautes professionnels américains pour piloter la capsule Crew Dragon.
Hélène Huby, elle, représente la « start-up nation » chère au président, et renforce le tropisme vers le vol habité qui connaît tant de résistance. Pour certains, elle éclipse aussi le talent et les compétences des grands acteurs traditionnels, dont le principal tort serait d’avoir hérité d’une lourdeur dans les prises de décision et d’une aversion au risque malvenues dans un monde actuel devenu trop rapide pour eux.

Un contre-sommet contre la financiarisation du spatial
La CGT Métallurgie a organisé « un contre-sommet des travailleuses et travailleurs du spatial » les 8 et 9 septembre à la Bourse du Travail à Paris, avec pour mot d’ordre l’opposition à « la financiarisation du spatial européen ». Il s’agissait notamment de faire entendre la voix des opposants à la fusion entre les activités spatiales d’Airbus, Thales et Leonardo dans le cadre du projet « Bromo ».
La CGT réclame « un débat citoyen, un débat au Parlement et la création d’un comité de filière du spatial où les travailleurs pourraient avoir droit au chapitre pour définir les orientations ». Le France Insoumise, de son côté, s’inquiète des pertes de compétences et de souveraineté au profit des partenaires. Enfin, l’intersyndicale du Cnes dénonce le soutien à la mission de Vast alors que dans le même temps le projet AOS (Atmosphere Observing System), pour l’étude du climat, serait mis en sommeil faute de crédits. En fait, ce programme en coopération avec la Nasa a surtout été suspendu par l’administration Trump.
Des délégations et des déclarations
En dépit de cela, un total de 90 délégations de pays étrangers, dont six dirigeants et seize ministres ou représentants de gouvernements, sont venues au Grand Palais les 9 et 10 septembre et ont affirmé leur vision de ce que devrait être le spatial d’aujourd’hui et de demain. Six grandes déclarations politiques ont été publiées, quatre internationales et deux européennes.
Les Européens ont ainsi appelé à un renforcement de leurs activités en matière d’exploration spatiale, notamment vers la Lune et sur orbite basse après la fin de la Station spatiale internationale… en omettant toute mention explicite d’une capacité de vol habité autonome.
De manière plus générale, les pays européens ont appelé au renforcement de la compétitivité européenne dans l’espace, pour sécuriser l’autonomie d’accès, établir un marché compétitif et soutenir un écosystème résilient, avec une gouvernance renforcée, notamment via une plus grande coopération entre l’Union, l’ESA, l’AED (Agence européenne de défense) et les agences nationales.
Pour Emmanuel Macron, cette Europe spatiale renforcée ne doit pas être une forteresse : « Les Européens doivent s’engager, s’organiser et rester ouverts à tous nos partenaires qui sont ici présents, sur le continent africain, sur le continent asiatique, nos partenaires américains, asiatiques lorsqu’ils veulent justement ce partenariat ouvert ».

SpaceDreams au Kenya et en Nouvelle-Zélande
La start-up française SpaceDreams, qui développe des solutions modulaires pour les complexes de lancement, a engagé une collaboration avec l’agence spatiale kenyane pour étudier la possibilité d’établir un spatioport commercial dans le pays. Un site de lancement à partir d’une plateforme en mer au large de Malindi a été entretenu de 1964 à 1988 par l’Université de Rome.
Par ailleurs SpaceDreams a achevé une autre étude de faisabilité avec le Tāwhaki National Aerospace Centre autour du site de Kaitorete, en Nouvelle-Zélande, à 50 km au sud de Christchurch. Le site étant pertinent, une nouvelle phase de travaux sur les aspects commerciaux et réglementaires peut démarrer. La Nouvelle-Zélande pourrait ainsi contribuer à la diversification et à la résilience des sites d’accès à l’espace pour les acteurs européens et alliés.
Au niveau international, 57 pays ont réaffirmé leur adhésion, pleine et entière, au traité de 1967 et à une utilisation durable et raisonnées des ressources spatiales, ainsi que le rôle central du Comité des Nations unies pour l’utilisation pacifique de l’espace. Cinquante-trois pays ont rappelé leur soutien au programme Copernicus en raison de son impact scientifique et opérationnel sans précédent et de l’importance de sa pérennité pour la science et pour l’économie. Quarante-neuf pays se sont aussi prononcés en faveur du principe de coopération scientifique dans l’espace, afin d’ouvrir l’accès aux mesures et d’assurer la protection de leur intégrité.
Enfin, 39 pays ont réaffirmé leur soutien aux règles et aux procédures de l’UIT (Union international des télécommunications) pour l’attribution et la protection des fréquences, notamment avec la multiplication des constellations, pour une gestion raisonnée des ressources limitées du spectre électromagnétique. Ce soutien politique est une pierre posée dans le jardin des grands opérateurs de constellations, qui doivent multiplier les solutions techniques pour éviter de brouiller les autres services.
Des contrats pour illustrer la volonté
Ce sommet a également été l’occasion d’annoncer 51 contrats ou marchés totalisant plus de 20 Md€ afin d’illustrer la bonne santé du spatial européen. Sur ce total, 15,7 Md€ proviendraient des annonces de l’Union européenne pour la constellation souveraine Iris2 (Infrastructure pour la Résilience, l’Interconnectivité et la Sécurité par Satellite), et quelque 5 Md€ d’autres marchés.
À l’image des marchés relatifs à Iris2, à Ariane 6 ou même à la desserte logistique de l’ISS, ces contrats ne sont liés à ce sommet que de manière très lâche. Ils allaient être annoncés, soit à l’occasion de la World Space Business Week, la semaine suivante à Paris, soit lors du Congrès d’astronautique d’Antalya, début octobre, soit indépendamment de tout événement spécial. Leur consolidation à l’occasion du Sommet ne résulte que d’un effet d’annonce pour soutenir le discours volontariste du président français.

Une offre et trois accords pour Cailabs
Cailabs, la pépite bretonne des liaisons optiques a annoncé une série d’accords à l’occasion du Sommet. Avec Leaf Space, en Italie, qui exploite plus de 40 stations au sol sur 20 sites, il s’agira de permettre aux opérateurs de satellites d’accéder à des liaisons optiques haute capacité sans construire ni exploiter leur propre réseau.. C’est le principe de l’offre OGSaaS by Cailabs (Optical Ground Station-as-a-Service), lancée officiellement le 9 septembre.
Elle va aussi équiper de terminaux laser une station au sol sud-coréenne pour Contec. Enfin, avec Eutelsat elle va étudier le déploiement potentiel de stations optiques sur des sites de l’opérateur et la possibilité d’accueillir des terminaux laser sur de futurs satellites.
Car pour Emmanuel Macron, ces marchés ne sont qu’un début. « Il nous faut maintenant passer d’un archipel de réussite à un véritable marché européen », notamment au niveau dual. Pour cela, il a appelé à l’organisation d’une « place de marché pour les capacités spatiales duales », ouverte aux partenaires européens comme à l’Otan, afin de « décloisonner l’accès aux données, aux produits et aux services spatiaux. » Surveillance de l’espace, surveillance maritime et terrestre, surveillance des feux de forêt et des inondations, le président français souhaite que, dès 2027, cette place de marché ait référencé une cinquantaine d’entreprises françaises et européennes.
Le Cnes oublié ?
L’une des principales critiques qui ont été faites autour de ce sommet a été l’éclipse quasi-totale du Cnes sur l’opération, alors que statutairement, c’est à lui que revient de conduire le programme spatial français, et de remettre en avant le coût supposément mirifique des missions de Thomas Pesquet et Arnaud Prost avec Vast au moment où des économies sont demandées à l’agence spatial. Outre le fait que les deux hommes sont des astronautes de l’ESA et non du Cnes, ces deux missions ne sont justement pas financées par le Cnes et ne grèvent donc pas son budget. Quant aux grands programmes évoqués : Ariane 6 est un programme industriel mené par ArianeGroup sous financement de l’ESA, Iris2 est un programme de l’Union européenne mis en œuvre par le consortium SpaceRise, et Aladdin est un programme de l’ESA. N’en déplaise aux tenants du « contre-sommet », le Cnes n’est au mieux que partenaire de ces programmes et n’avait donc qu’un rôle limité dans leur présentation.
Il est vrai que dans un univers où la bride est plus largement lâchée aux industriels et aux start-up sur des programmes opérationnels, le rôle du Cnes, développeur en amont et expert technique omniprésent, est assez ingrat. Il ne faudrait cependant pas en déduire qu’il a été volontairement occulté. Sous les coupoles du Grand Palais, l’expertise du Cnes était belle et bien représentée, via des missions scientifiques ambitieuses qui ne manqueront pas de faire la une le moment venu. C’est le cas de l’astromobile franco-allemand Idéfix, qui sera lancé vers Mars et sa lune Phobos le 19 octobre prochain à bord de la sonde japonaise MMX (Martian Moons Exploration), ou du drone Dragonfly de la Nasa qui partira vers Titan en juillet 2028 avec à son bord un spectromètre de masse et une station météorologique fournis par le Cnes.

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